La pendule de mon voisin

Erfürt le 9 décembre 1914

I
J'ai comme voisin près de ma petite chambrette
Un jeune homme charmant qui me fait la cour.
Aussi de temps en temps de façon discrète
Il me fait parvenir des p'tits mots d'amour.
L'autre jour ma montre s'étant arrêtée
Je ne savais pas l'heure qu'il était.
Comme il prenait l'frais à sa croisée,
Je lui dis : quelle heure est-il s'il vous plait ?
Dès qu'il m'aperçoit son œil s'illumine
Et d'un œil affable et tout dégourdi,
Il répond doucement : ma belle voisine
Il est midi! Il est midi.
II
Comment c'est midi ? mais vous voulez rire
C'est au moins cinq heures du soir à présent.
Pour moi votre pendule doit être en délire
Il faudra changer un peu son mouvement.
Ma pendule dit-il n'est nullement folâtre
Venez voir ses mouvements ils sont doux et réguliers
Elle a pour soutien deux colonnes d'albâtre
Et de plus encore deux beaux balanciers.
Elle est pudiquement sous une draperie
Cachée nuit et jour à tous regards hardis
Mais elle apparaît aux femmes jolies
Quand c'est midi! quand c'est midi
III
Sapristi! je pensais que cette pendule
Devait être un peu du goût féminin
Moi qui suis curieuse et très incrédule
J'allais pour la voir chez mon petit voisin
Sur un grand fauteuil voilà qu'il me place
Poli, prévenant et doux à souhait
Puis il me met là, sans voile, bien en face
La fameuse pendule qui tant m'intriguait.
Ah mes chers amis, mon Dieu quelle surprise
Mon gentil voisin ne m'avait pas menti
Car là dans ma main la preuve était mise
C'était midi! c'était midi!
IV
Rien de plus jolie je le certifie
De ce qu'il me montra, je riais en dessous
La jolie pendule avait une sonnerie
Qui m'électrisait à chacun de ses coups.
De son carillonneur, je goûtais les charmes,
Dirigeant l'aiguille partout à mon gré
Et toute raide. Je rendais les armes
Regrettant d'avoir un instant douté.
Quand ça s'arrêtait, alors vite! vite!
Je lui remontais et…ce fut ainsi
Que nous fîmes six fois de suite
Sonner midi! sonner midi!
V
Mon Charles mettait une ardeur extrême
A faire durer ces jeux amusants
Me disant tout bas oh ma Jeanne je t'aime.
Et me dévorant de baisers brûlants.
Pendant plus d'une heure avec fanatisme
Nous carillonnâmes ainsi tous les deux
Mais hélas..soudain le beau mécanisme
Ne fonctionna plus que mou et paresseux
La belle pendule sommeillait endormie
A la fin des fins demanda merci
Marqua tout à coup six heures et demie
Adieu midi
Adieu midi

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