Le vagabond
Air : Le pendu

Erfurt le 16 décembre 1914

Messieurs j'ai 25 ans, mon nom vous est inconnu.
Pour tout autre que vous je suis un inconnu
Les bois et les rochers ce sont mes seuls refuges.
Je suis un vagabond et vous êtes mes juges.
Si vous êtes un vagabond répond le procureur
Un homme sans aveu, sans travail, sans asile
Des mendiants en un mot vous et votre famille
Il en passe deux cents chaque mois devant nous.
On nous connaît, allez, vite, défendez vous.
Je suis jugé d'avance. Me défendre et bien soit
Ce sera long je pense, je vais auprès de vous remplacer l'avocat
Tâche bien périlleuse et rôle délicat
Allons passez enfants, écoutez mon histoire
Accordez un moment à ma pauvre mémoire
Puis vous jugerez si ce pauvre homme
Accablé par la fatalité a bien mérité
Les rigueurs d'un arrêt injuste ou trop sévère.
A 10 ans oh courage, à côté de mon frère
Je travaillais bien dur à préparer les liens.
A 16 ans j'étais seul car j'étais orphelin.
Je n'avais qu'une sœur, une adorable fille
C'était toute ma joie et ma seule famille
Et nous avions tous les deux la force et la santé
A défaut de fortune elle avait sa beauté
Trésor du malheureux qui est souvent funeste.
Ce qu'elle est maintenant..épargnez moi le reste.
Or plus tard, j'épousais un ange de douceur
Tendre rayon d'amour qui m'apporta le bonheur.
J'étais heureux alors, quand dans mes bras tremblants
Je laissais tout ému mes deux petits enfants
Lorsqu'un cri plus fort que l'éclat du tonnerre
Mit fin à ce bonheur; ce cri c'était la guerre.
Alors sacrifiant tout; ne songeant qu'au devoir
Je les quittais la nuit sans même dire au revoir
Pour éviter les cris, les plaintes, les larmes
Parti sans remord me ranger sous les armes.
C'était 1914, oh que ce jour fut beau.
Et quand sous les plis de notre cher drapeau
Je partis tout confiant, prêt à donner ma vie
N'ayant qu'un seul nom :l'amour de la patrie.
Je combattis en Belgique à Thuin et Charleroi
Et chaque jour devenant de plus en plus vaillant
Quand j'entendis enfin aux cris patriotiques
Liberté, liberté, vive la République
Le soir de ce beau jour fil briller sur mon cœur
Ce glorieux ruban de la Légion d'Honneur
Soudain un obus éclate, me terrasse la face contre terre
N'écoutant que mon courage, j'essayais de me relever
Mais ma blessure hélas m'empêchait de marcher.
Ce fut à Erfürt ville allemande
Que fut la captivité de mes tristes jours.
La liberté, prussiens, je vous demande…
De l'année 1914 je me souviendrais toujours.
Ah quelle amertume, alors, lorsqu'il fallait manger
Pour la première fois le pain de l'étranger.
Et lorsque je revins dans mon pauvre village
Je vis ma maison au milieu de l'esclavage.
Plus d'asile, plus rien que des restes fumants.
Et puis à l'hôpital ma femme et mes enfants.
Vous peindre ma douleur est je crois inutile
Me trouvant désormais sans outils sans asile.
Après de longs mois de captivité,
J'étais alors réduit à la mendicité
Travailler maintenant, veux-t-on m'en donner de l'ouvrage
J'en cherche tous les jours partout sur mon passage.
Mendier, mendier avec la croix d'honneur, cela ne se peut pas
Si je suis un vagabond je relève la tête
Je veux me montrer fort à travers la tempête
Et si je réclame de vous l'arrêt de la liberté
Trop heureux si je puis à ma postérité
Signer un nom sans tâche au jour de la vengeance
Quand il faudra mourir pour notre chère France

Retour