Après la bataille

Erfurt le 16 décembre 1914

(Monologue)

A l'église d'Oret déjà dix heures sonnent
Dans la pleine endormie toujours le canon tonne.
Avec un cri lugubre les obus allemands
Saccagent la forêt qui touche notre flanc.
La lutte continue ardente au clair de lune
Et parfois une balle sifflant dans la nuit brune
Étend quelqu'un de nous sur le gazon
Sous cette pluie de fer, couchés nous nous taisons
Et caressant tout bas ce rêve de vengeance
Que depuis 40 ans nous berçons en silence
Nous écoutons siffler les balles dans la nuit
Un calme sépulcral est tombé dans la plaine
Hélas près de nous sentant la fin prochaine
Des mourants étendus au milieu des blessés
Jettent de temps en temps de vagues étouffées
Et leurs plaintes qu'emporte une brise glacée
Arrive jusqu'à nous en vague mélopée.
Couché sur un talus tacheté de sang
La poitrine percée, un tout jeune sergent
Parle avant d'expirer au portrait d'une femme.
Amie lui dit-il la guerre est bien infâme
Voilà qu'il faut partir avant d'avoir vécu
Et quitter pour toujours ce que j'aime le plus.
Au moins si je pouvais en quittant cette vie
Passer auprès de toi, dire adieu à ma mère
Mais malheureux amour avec peine amère
Je dois mourir ici sans même te pleurer.
Une dernière fois sur la photographie
Le pauvre moribond met sa lèvre pâlie
Et s'y laisse longtemps (est-ce un rêve Lina?)
Murmura-t-il enfin et sa tête s'inclina.
Alors pour toujours il ferma les paupières
Mais tout contre sa joue glacée comme une pierre
Il conserve toujours le portrait bien aimé
Pour laisser à Lina le suprême baiser.
Sous la brise du soir dont la forêt frissonne
Tout se tait maintenant seule la mort moissonne.
Au loin Rusme en flamme illumine un ciel bleu
Et la blanche lune se glissant sous les cieux
Aux horreurs germaines paraît indifférente
Elle éclaire gaiement l'hécatombe effrayante
Et l'incendie lugubre et les crimes odieux
Que là-bas l'allemand consomme tout joyeux.
Mais l'Angleterre est là, la France est auprès d'elle
Espoir Belge vaillant, notre mission est belle.
Sur l'ennemi commun sans pitié nous frappons
Près de l'âtre un beau soir de la froide saison
Mères en pleurs, frères en deuil, Lina triste et pensive
Tous lisez plein de joie profonde et fugitive
La déroute espérée de ces farouches teutons.
Que la Prusse réduite ainsi que nous voulons
L'Allemagne vaincue, morcelée, affaiblie
N'inquiète plus la paix en Europe établie.
Et courage français, courage et que demain
Il ne soit plus question d'un empire Germain

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